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    Acte de mariage de Marie Antoinette et de Louis XVI.

    La première signature en haut est celle du roi régnant , alors Louis XV ( il signe " Louis" ).

    En dessous signature du futur Louis XVI " louis auguste ".

      

    La signature de Marie Antoinette est un peu taché , signe d'émotion ? .

    En dessous les signatures des frères de louis XVI. 

     
     
     
     
     
     
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    Réunion de famille au palais de Grão Pará à Petrópolis le 13 août 1939, pour l'anniversaire de la Comtesse de Paris fêté par un grand pique-nique.

    Débout, le prince Henri d'Orléans, comte de Paris (1908-1999),

    Dona Francisca, duchesse de Bragance (1914-1968), la princesse Isabelle d'Orléans,

    comtesse de Paris (1911-2003), le prince Dom Pedro Gastão (1913-2007),

    la princesse Dona Teresa (1919-2011) et le prince Dom João (1916-2005).


    Au premier rang, la princesse Isabelle (1932), le prince de Grão Pará Dom Pedro de Alcântara de Orleans e Bragança (1875-1940) avec le prince Henri (1933),

    le prince François (1935-1960), la princesse Hélène (1934) et la princesse de Grão Pará, Dona Elisabeth de Orleans e Bragança,

    comtesse Dobrzensky de Dobrzenicz (1875-1951) avec la princesse Anne (1938).

     

     

     

     

     

     

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    2 novembre 1789
    Nationalisation des biens du clergé

     

    Le contexte

     

    L'un des principaux problèmes qui apparaît dans les premiers mois de la Révolution concerne les recettes fiscales.

      

    En 1788 les fermes avaient eu un rendement de 153 millions alors qu'en 1790 leur rendement ne s'élève qu'à 18 millions de livres soit seulement 11%.

    Le problème ne vient pas d'un budget déséquilibré puisque les dépenses restent relativement stables passant de 731 millions en 1789 à 822 millions en 1791 mais plutôt de la trésorerie. Le déficit du trésor s'accroissant donc de mois en mois, il était impératif de pallier aux problèmes financiers de la France : « Vous délibérez. Et la banqueroute est à vos portes ! » tonnera Mirabeau avec raison.

    Les tentatives d'emprunt de Necker lancé en août 1789 l'un de 30 millions l'autre de 80 millions avaient échouées ne rapportant que le cinquième des sommes espérées, les nouveaux impôts ainsi que la contribution patriotique ne rentreront pas avant 1793, les dons patriotiques encouragés par les députés qui apportaient les boucles d'argents de leur soulier avaient tout juste rapporter 1 millions en mars 1790, la banques d'escompte à laquelle l'Etat devait déjà 155 millions hésitait à s'engager d'avantage.

      

      

    Le pays étant acculé, il fallait bien se résigner à prendre l'argent où il se trouvait : dans les coffres du clergé. Louis XIV lui même n'avait il pas écrit :

    « Les rois sont seigneurs absolus de tous les biens tant des séculiers que des ecclésiastiques pour en user comme sages économies, c'est à dire selon les besoins de l'Etat » .

     

    La fortune de l'Eglise était considérable et tentait depuis plus d'un siècle certains hommes d'état. Les derniers scrupules pour s'emparer de cette fortune pouvaient maintenant tomber. Constituée en partie par la volonté des mourants, la fortune du clergé n'était qu'un dépôt des fidèles donc des citoyens entre ses mains et l'Etat donc les citoyens avaient maintenant besoin de cet argent.

    Un autre groupe de Constituants, qu'on pourrait qualifier d'anticatholique, poussait également dans ce sens. Ce groupe là trouvait intéressant de brouiller le clergé avec la Révolution et en ruinant l'Eglise de détruire le corps ecclésiastique. Rabaud Saint-Etienne dira au lendemain du vote sur la nationalisation :

    « Le clergé n'est plus un ordre ! Il n'est plus un corps, il n'est plus une république dans l'empire .... Les prêtres pourront marcher à la cadence de l'Etat. Il ne reste plus qu'à les marier »

    Ce même groupe agira avec le même but lors de la Constitution civile du clergé.

     

    La motion Talleyrand-Mirabeau :

    Mise à disposition des biens du clergé

     

    La proposition initiale


    La proposition initiale allait cependant être émise dans les rangs du clergé lui même par l'évèque d'Autun, Talleyrand, qui proposa le 10 octobre 1789 la possibilité de mettre à disposition de l'Etat les biens ecclésiastiques qui se montaient selon les estimations entre 2 et 3 milliards de livres argumentant

    « Le clergé n'est pas un propriétaire à l'instar des autres propriétaires puisque les biens dont il jouit et dont il peut disposer ont été donnés non pour l'intéret des personnes, mais pour le service des fonctions. »

     

    Deux partisans de la nationalisation des biens de l'Eglise.

    A gauche l'évèque d'Autun Talleyrand
    A droite le comte de Mirabeau

     

     

     

    Les débats à l'Assemblée


    Dès le lendemain Mirabeau appuyait cette proposition précisant que cette expropriation serait accompagnée d'une indemnisation sous forme de traitements, l'Etat prenant à sa charge les frais de culte. Les premiers chiffres évoqués,1200 livres par an pour un curé, bien supérieurs à la portion congrue des curés (environ 500 livres annuel) suscitèrent l'intérêt de ceux-ci.

     

    Une partie du clergé tenta de contrer la proposition avec vivacité.

      

    Celui-ci avait abandonné les dîmes d'un rapport de 120 millions par an mais refusait de livrer ses biens d'un revenu cependant inférieur estimé à 80 millions annuel.

      

    L'abbé Maury, fidèle à son habitude, combattit la proposition avec véhémence menaçant les usuriers et les juifs qui s'apprêtaient à saisir les donations des fidèles ou tentant d'effrayer la bourgeoisie

    « Messieurs les bourgeois, la propriété est une et sacrée pour nous comme pour vous.

    Nos propriétés garantissent les vôtres.

    Nous sommes attaqués aujourd'hui, mais ne vous y trompez pas, si nous sommes dépouillés, vous le serez à votre tour. ».

    L'abbé Sieyès argumentait que les biens ont été donnés au clergé à condition qu'il s'acquitte de certaines charges et que si rien ne peut être relevé contre lui sur ce plan alors on ne peut le déposséder de ces biens. Mgr Boisgelin, archevêque d'Aix, fit remarquer avec raison que les biens n'avaient pas été donnés à l'Eglise mais à diverses institutions, abbayes, cures, hôpitaux, collèges pour des objets et des actions précis.

     

    Le Chapelier rétorqua que le clergé n'exerçait « ... qu'une stérile et dangereuse charité propre à entretenir l'oisiveté et le fanatisme. ... la Nation, au contraire, établira dans ces maisons de prière et de repos des ateliers utiles à l'Etat où le pauvre trouvera sa subsistance avec le travail; il n'y aura plus de misérables que ceux qui voudront l'être. » et plus politiquement il précisa aussi l'idée qui guidait tout un groupe « il était impolitique que les grand corps eussent des propriétés ».

     

    Le 31 octobre Boisgelin qui regrettera plus tard que le clergé n'eut pas proposé lui même de cautionner un emprunt à la Nation proposera en vain une avance de 400 millions.

     

     

    Deux opposants à la nationalisation des biens de l'Eglise.

    A gauche l'abbé Maury.
    A droite le cardinal de Boisgelin

     

     

     

    Le vote final


    Le vote final eut lieu le 2 novembre 1789, la motion Talleyrand-Mirabeau fut adoptée par 568 voix contre 346 voix, il y eu 40 votes nuls et environ 300 députés absents ou émigrés à l'étranger.

    La motion décrétait en ces termes:

     

    1. « Que tous les biens ecclésiastiques sont à la disposition de la Nation, à la charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à l'entretien de ses ministres et au soulagement des pauvres, sous la surveillance et d'après les instructions des provinces. »

    2. et en contre-partie de cela 
    3. « Que dans les dispositions à faire pour subvenir à l'entretien des ministres de la religion, il ne pourra être assuré à la dotation d'aucune cure moins de 1200 livres par année, non compris le logement et les jardins en dépendant. »

     

    Le pressoir.

    2 novembre 1789

     

    Gravure populaire sur la confiscation des biens du clergé

     

     

     

    Les assignats : La liquidation des biens du clergé

     

    Emission des premiers assignats


    Environ deux milliards de livres de biens étaient ainsi mis entre les mains de l'Etat. Necker alors ministre des finances en était presque encombré car la liquidation de cette fortune en immense majorité foncière lui paraissait très difficile. Cette masse de biens jetés sur le marché dans une période d'insécurité n'allait-elle pas entraîner une dépréciation de la propriété ?

     

    L'Assemblée décida par décret la création d'une Caisse de l'extraordinaire destinée à encaisser tous les fonds issus de la contribution patriotique et de la vente des biens de l'Eglise. Ses ressources devaient servir à satisfaire les besoins de trésorerie et ultérieurement à payer le remboursement de toutes les dettes de l'Etat.

    La loi du 19 décembre 1789 autorisait l'émission de 400 millions d'assignats (billets de 1000 livres exclusivement portant intérêt à 5% assigné sur une première tranche de 400 millions de biens du clergé) dont la vente alimenterait cette caisse.

     

    Sous cette forme l'assignat n'était donc qu'une valeur mobilière, sorte de bon du Trésor, gagée sur les biens de l'Eglise. Le principe de fonctionnement en était fort simple; toute personne désirant acheter des biens nationaux ne pouvant le faire qu'au moyen des assignats, il fallait donc avant tout que les particuliers achètent des assignats auprès de l'État, c'est ainsi que la rentrée d'argent se faisait.

    Une fois la vente effectuée, de retour dans les mains de l'État, les assignats devaient alors être détruits. Par ce moyen, la rentrée d'argent frais était bien plus rapide que s'il fallait attendre que les biens soient véritablement vendus.

     

    Assignat de 1000 livres

     

     L'une des premières emissions.

     

     

     

     

    Rapport Chasset du comité des dîmes et Nationalisation des biens du clergé - 14 avril 1790
    Au début de 1790 la vente des biens démarre trè

    s difficilement d'une part à cause de l'insécurité générale et d'autre part entravée par les scrupules religieux, le clergé ouvertement hostile menaçant en chaire quiconque oserait acquérir les biens de l'Eglise. La motion Talleyrand-Mirabeau ne prévoyait en effet que la mise à disposition des biens du clergé à la Nation.

    Le clergé qui en gardait toujours l'administration ne désespérait donc pas de conserver la jouissance de la majeure partie de ces biens sur lesquels la Nation se contenterait de faire les ventes nécessitées par les besoins du Trésor.

     

    Le décret du 17 mars 1790 donna un coup de pouce aux ventes en décidant un transfert des biens aux municipalités, peu de gens en effet n'osaient acheter les biens de l'Eglise alors qu'ils le firent sans scrupules de ses mêmes biens désormais municipaux. La première, la municipalité de Paris offrit d'acheter pour 200 millions les biens de 27 maisons religieuses, rapidement d'autres communes suivirent son exemple.

     

    Afin d'accélérer encore le processus de ventes l'Assemblée Constituante va ôter au clergé l'administration de ces biens. Le 10 avril 1790 Chasset (Comité des dîmes) appuyé par Prieur de la Marne demande à ce que les biens ecclésiastiques soient placés sous séquestre et qu'ils soient mis à disposition de la nation.

    Boisgelin tente un ultime effort de conciliation en proposant que la fortune de l'Eglise serve de gage à un emprunt de 400 millions.

    Mais à ce moment la majorité de l'Assemblée était devenu plus hostile à l'Eglise, quand au clergé se sentant menacé il montrait des dispositions moins favorables à la Révolution qu'à l'automne 1789, la motion fut repoussé par 495 voix contre 400 et le 14 avril 1790 l'Assemblée votait la nationalisation des biens et comme contre-partie l'établissement d'un budget des cultes qui rendait le clergé dépendant de l'Etat.

     

    L'ère périlleuse de la monnaie-assignat


    Dès leur création les assignats sont loin de faire l'unanimité au sein de l'Assemblée Constituante, certains députés comme Talleyrand, Condorcet, Du Pont de Nemours ou encore l'abbé Maury rappelant la banqueroute du système de Law sont entièrement contre. Pour eux, le problème majeur de l'émission d'assignats sera de ne pas émettre plus d'assignats que la valeur des biens nationaux.

     

    Or, à cette époque, les billets sont facilement falsifiables (l'angleterre en emettra des millions pour financer la contre-révolution), il y a donc un fort risque de retrouver en circulation une quantité bien plus importante d'assignats que ceux émis par l'Etat lesquels par ailleurs ne rapporteraient rien à la Caisse de l'extraordinaire.

      

    Si un tel cas se produisait ou si l'Etat émettait plus d'assignats que la valeur des biens nationaux, l'assignat perdrait rapidement toute valeur et toute crédibilité.

    Malgrès ces craintes le décret du 17 avril 1790 donnait à l'assignat valeur de monnaie et ramenait son intérêt à 3%. Cette loi fut votée après plusieurs jours de débat houleux lors desquels l'abbé Maury prédit à l'assignat une destinée orageuse et une banqueroute finale et Pétion déclara « ... le bienfait des assignats sera d'assurer la Révolution ... »

      

    tout deux avaient raison :

    l'assignat failli ruiner la France mais assura la Révolution.

    A partir de cette date et jusqu'à la destruction de la « planche à billets » en 1796 la machine s'emballe, l'État, toujours à court de liquidités, utilisera l'assignat-monaie pour toutes ses dépenses courantes. Necker, résolument contre la transformation de l'assignat en papier-monnaie, donnera sa démission le 3 septembre alors que le 29 septembre 1790, une nouvelle émission de 800 millions était décrétée, avec l’engagement solennel de la Nation que ce total de 1.200 millions ne serait pas dépassé.

      

    A cette occasion l’intérêt des assignats sera supprimé et l’on instaurera des coupures plus petites, commençant à 50 livres.

    La diffusion des assignats etait facilitée par ces mesures mais la défiance augmentait. Les monnaies d’or, d’argent et même celles de bronze disparaissent de la circulation pour être thésaurisées. Il se pratique alors deux prix : l’un en assignat, l’autre en espèces. Seulement, personne ne veut plus payer en numéraire y compris pour les petites sommes.

      

    Les coupures de 50 livres sont encore trop grosses, le commerce est asphyxié.

     

    En mai 1791 l’Assemblée décrétera la fabrication d’assignats de 5 livres pour une valeur de 100 millions puis de nouvelles émissions de petites coupures entre 5 et 25 livres auront lieu durant l’année 1791.

      

    Un nouvel effort sera fait en janvier 1792 avec la création de coupures comprises entre 10 et 50 sous, destinées à être échangées contre des assignats de valeurs plus importantes.

    A ce moment, le cours de 100 livres d’assignats ne sera plus que de 77 livres en numéraire, soit une décote de 23 %.


    L’inquiétude monte, beaucoup d’émigrés sont partis, la crise du commerce est patente, la guerre couve… La situation s’aggrave encore en 1792. En effet l'Etat ne détruit plus les assignats qu'il récupère; pire même, il imprime plus d'assignats que la valeur réelle des biens nationaux.


    En octobre de cette année 1792 le montant maximum des assignats en circulation est augmenté à 2,4 milliards puis porté à 3,1 milliards de livres en février 1793.

      

    Les impôts rentrent de moins en moins, la spéculation s’étend partout.

      

    Le cours de 100 livres en assignats tombe à 22 livres en août 1793.

      

    Quelques efforts sont faits pour réduire le volume des assignats en circulation, notamment par l’emprunt forcé de l’été 1793 ou la démonétisation des assignats à effigie royale. Mais aussitôt après, de nouvelles émissions augmentent à nouveau la masse en circulation.

    Celle-ci atteint ainsi 8 milliards de livres au début 1794. Après Thermidor l’inflation s’accélère. Les premiers assignats en Francs sont décrétés le 7 janvier 1795.

      

    Leur valeur faciale de 100, 750, 1000, 2000 et 10.000 F témoigne à elle seule de la dérive des prix.

      

    Le cours de 100 livres en assignats tombe à 18 livres en numéraire, soit une perte de 82 %… ce cours passera à 3,20 en juin 1795 pour finir à 0,46 en janvier 1796, soit une chute abyssale de 99,5 %. A cette époque là, le plafond d’encours aura alors atteint la somme abyssale de 42 milliards d’assignats.

     

    Assignat de 300 livres - 1791

     

    Faux assignat de 300 livres - 1791

     

      

    Assignat de 15 sol - 1796

    Assignat de 10000 Francs - 1795

     

      

     

    Conséquences de la nationalisations des biens de l'Eglise et de l'émission des assignats

     

    Les semaines et les mois passant, la vente des biens nationaux aura pour conséquence d'attacher à la Révolution de solides défenseurs en la personne de ceux qu'elle aura enrichi. La définition et la diffusion même de l'assignat facilitera l'énorme opération de transfert de propriété qui allait être mise en place

    Thomas Lindet dira : « Les assignats ne tarderont pas à être dispersés et quiconque en sera porteur deviendra malgré lui le défenseur de la Révolution.»


    Cependant la mesure de nationalisation, en obligeant le législateur à salarier le prêtre le liera d'une façon bien gênante en le mettant pour de longues années dans l'impossibilité, sans commettre un évident déni de justice, de séparer l'Eglise de l'Etat.

     


    Dans l'immédiat une autre conséquence sera de détacher une part importante du clergé de cette Révolution qu'il avait plutôt favorisé que combattu. Même les curés les plus favorables au régimes comme Grégoire restèrent eux aussi un moment décontenancés face à la mesure.

    La dissolution des ordres religieux allait également exacerber leur ressentiment. Condorcet, lui même, peux suspect de tendresse envers le clergé estimera plus tard que l'opération avait été mené « sans équité et sans prudence » et, que faisant des prêtres « des victimes » on avait aliéné une force à la Révolution.

     

     


     

    12 juillet 1790
    Constitution civile du clergé

     

     

     

    Besoin de réformer le clergé

     

    « L'Eglise est dans l'Etat : nous sommes une Convention; nous avons assurément le pouvoir de changer la religion mais nous ne le ferons pas. » dira le jansénisme Camus.

    « Quand un souverain croit une réforme nécessaire, rien ne s'y peut opposer. Un Etat peut admettre ou ne pas admettre une religion. » énoncera le juriste Treilhard. Tous deux, farouches partisans de la constitution civile du clergé, proclament ainsi le droit de la Nation a réformer la religion.

    Pourquoi ce besoin de réformer la religion en été 1790 alors que la grande masse du clergé ne perturbe pas vraiment la marche de la Révolution ? Certes l'enthousiasme de 1789 a baissé dans les rangs des plus humbles mais dans l'ensemble la majorité des curés et plusieurs évêques restaient fidèles, en dépit de la nationalisation des biens, aux principes de 1789.

      

    La papauté en la personne de Pie VI se taisait, se contentant de gémir contre les atteintes au domaine ecclésiastique de l'Eglise de France.

    Alors pourquoi une telle réforme et cette intervention du pouvoir temporel dans le domaine mystique ? Déjà le 13 février 1790 les voeux religieux avaient été abolis; les ordres monastiques comme les Carmes ou les Bénédictins disparaissaient et seules les congrégations hospitalières ou enseignantes subsistaient.


    L'évèque de Clermont, Bonal, dénonçait alors « ... cette autorité qui rompt seule les barrières qu'elle n'a pas placée. ... [qui], sans le concours de l'Eglise, accorde la liberté à des hommes qui se sont librement engagés. » et Barnave méprisant ses remarques rétorquait « Il suffit que l'existence des moines soit incompatible avec les besoins de la société pour décider leur suppression. »

    Deux conceptionS diamétralement opposées s'opposaient l'une fondée sur l'utilité sociale l'autre sur le mysticisme.

     

    Abolition des ordres religieux

     

     

     

    Décret du 13 février 1790.

     

     

     

    La loi sur la Constitution civile du clergé

     

    La proposition de réforme de la commission Martineau.
    Faisant suite à la Nationalisation des bines du clergé, la reforme que propose la commission Martineau le 21 avril 1790 va encore plus loin dans l'intervention de l'Etat au sein de l'Eglise.

    Elle s'oriente sur trois axes :

     

      • réforme évangélique.
      • Nécessité de revenir aux temps apostoliques où le peuple élisait ses pasteurs.

     

      • réforme administrative. Certains des 135 diocèses comprenant moins de 100 paroisses (17 pour le plus petit) alors que d'autres en renfermaient plus de 500 (1400 pour celui de Chartres), l'esprit cartésien des Constituants souhaitait uniformiser ceux-ci et cadrer tout cela dans l'esprit des départements.
      • réforme politique.

     

      • Le Concordat de 1516 serait aboli, « ... concordat profane et scandaleux ...[conclu] entre un pape immoral et un despote à l'insu de l'Eglise et de l'Empire .... [pour partager] entre deux usurpateurs les droits et l'or des Français » disait de lui Mirabeau.

     

    • réforme morale. Les abus de certains prélats ne pouvaient plus être acceptés par la nouvelle société qui se mettait en place.

     

    Une réforme était certes nécessaire et s'imposaient même aux catholiques les plus intransigeants. Plusieurs solutions s'offraient à l'Assemblée. L'une d'entre elles consistait à laissée l'Assemblée préciser certains points de la réforme comme la délimitation des diocèses et des paroisses ou la participation des fidèles dans le choix des pasteurs.

    Sur une telle base le roi et une représentation de l'Eglise de France pouvait négocier avec Rome et ainsi réviser le Concordat.

      

    Une autre solution aurait été de séparer l'Eglise et l'Etat comme cela sera fait en 1795.

      

    Aucune de ces deux solutions ne sera retenue, les Constituants de 1789 souhaitant à la fois être les seuls décideurs de l'avenir de l'Eglise de France et maintenir le catholicisme religion d'Etat.

     

    La solution proposée et retenue sera de créer de toute pièce une Eglise d'Etat indépendante de Rome. Le 29 mai 1790 les débat s'ouvraient à l'Assemblée sur la proposition de constitution civile rapportée par Martineau.

    Ils dureront six semaines sans cesse coupés par d'autres discussions et

    aboutiront le 12 juillet 1790 au vote de la loi.



    Martineau résumait ainsi la réforme : les anciennes circonscriptions diocésaines seraient abolies et remplacées par 83 diocèse; un évêque par département dont dix métropolitains (nouvelle dénomination des archevêques) pour Rouen, Reims, Besançon, Rennes, Paris, Bourges, Bordeaux, Toulouse, Aix et Lyon; les paroisses seraient soumises à une nouvelle délimitation et 4 000 d'entre elles supprimées; évêques, vicaires épiscopaux, curés seraient élus par le corps électoral du département ou de la commune; l'institution canonique conférés aux curés par les évêques, aux évêques par le métropolitain.

      

    De Rome pas un mot, le triomphe du Gallicanisme.

      

    En contrepartie de cela le catholicisme demeurait religion d'Etat et les traitements des ecclésiastiques pris en charge par la Nation serait élevés : 50 000 livres pour l'évêque métropolitain de Paris, entre 12 000 et 20 000 pour les autres évêques et entre 1 200 et 6 000 livres pour les curés selon l'importance de la cure.

    Ces réformes en soit n'étaient pas inacceptables par l'Eglise, la réorganisation récente de Joseph II d'Autriche dans ses états du Saint-Empire était bien plus brutale, cependant deux problèmes fondamentaux restaient insolubles:

     

      1. Le pouvoir temporel avait il le droit de modifier les circonscriptions ecclésiastiques ? Camus précisait « Nous n'avons pas toucher au dogme. Nous n'avons fait que modifier la géographie. » ce à quoi Jabineau répondait « Un territoire n'est pas une réunion de maisons et de champs; ce sont des personnes, des êtres spirituelles, des âmes. » autrement dit la puissance civile ne pouvait instituer des bornes au pouvoir spirituel.

     

    1. L'Assemblée Nationale pouvait elle supprimer unilatéralement le concordat de 1516 ? Avaient elle le droit de rompre un lien établit entre le pape et les évêques ? Une telle réforme ne pouvait être le fait d'une décision unilatérale de l'Etat, elle devait être approuvé par une autorité spirituelle.

     

    Pour le clergé français seule l'autorité spirituelle de l'Église pouvait mettre en oeuvre de telles réformes, or si le clergé s'accordait sur les droits exclusif de cette autorité deux théologies s'opposaient sur son exercice: la romaine la réservait au pape et à la Curie Romaine, la gallicane aux évèques de France réunis en concile.


    De part cette division le clergé fut assez médiocre lors des discussions à l'Assemblée.

    S'il reconnaissait la nécessite de la révision du Concordat de 1516, et le manque de probité de certains de ces membres, certains évêques dont quelques-uns siégeant à l'Assemblée étaient des abus vivants, il était désarmé lorsqu'il s'agissait de défendre les droits de Rome car étant en majorité Gallican, il se préoccupait essentiellement des libertés de l'Eglise gallicane.

     

    Mgr Boisgelin et Mgr Francois de Fontanges, qui dirigeaient le Comité des Evêques, proposèrent la réunion d'un concile national pour discuter des réformes et les faire accepter du pontificat Romain. La Constituante se montra irréductible en n'acceptant pas cette primauté.

      

    La loi fut donc voté par l'Assemblée le 12 juillet et transmise le jour même à la sanction royale .

     

     

    Mise en application de la loi:


    Ne pouvant faire autrement Louis XVI ne put que sanctionner la loi le 22 juillet 1790 la mort dans l'âme.

    Au cours de l'été et de l'automne 1790 la constitution civile se publiait en province cependant les évêques lui opposaient la force d'inertie lorsqu'il fallait dissoudre les chapitres.

    Pie VI ne se prononçant pas officiellement sur la Constitution civile, la Constituante ne pouvait attendre indéfiniment un accord de toute façon très improbable

    du « Saint-Siège ».

    L'idée d'acculer prélats et curés à la reconnaissance formelle de la loi se propageait. Le clergé devrait alors prêter serment à la nouvelle loi sur la constitution civile, un refus équivaudrait à une démission, une opposition violente exposerait à des poursuites. Le 27 novembre le décret de serment était voté.

    Le 3 décembre Louis XVI suppliait Pie VI de donner son assentiment au deux lois mais celui-ci répondait le 14 que c'était impossible et que ce faisant le roi encourrait la désapprobation de l'Eglise universelle mais aussi de l'Eglise gallicane.

     

    Giannangelo, comte Braschi


    1717 - 1799

    pape sous le nom de Pie VI du 15 février 1775 à sa mort à Avignon.

     


    Pendant ce temps la Constitution Civile ayant créés de nouveaux sièges on convoqua les électeurs et deux nouveaux évêques furent élus l'un dans les Ardennes l'autre dans la Mayenne. Le 20 décembre Louis XVI était sommé de sanctionner le décret sur le serment des prêtres. Sur les conseils de Boisgelin et de son ancien ministre et ami Saint-Priest Louis XVI donna sa sanction le coeur déchiré le 26 décembre 1790 :
     

    « Par décret de l'Assemblée nationale, et conformément à la constitution civile du clergé en date du 24 août 1790, tous les ecclésiastiques prêteront le serment exigé un jour de dimanche après la messe, en présence du conseil général de la commune et des fidèles. Ceux qui ne le prêteront pas seront réputés avoir renoncé à leur office et il sera pourvu à leur remplacement. »

     

    Le serment était le suivant : « Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m'est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. »

     

    Le serment devait être prêté 8 jours après, soit le 4 janvier 1791. L'Assemblée s'attendait à ce que la grande majorité du clergé obéisse et prête serment. Elle se trompait. Le 4 janvier 1791, la majorité du clergé élut à l'Assemblée refusait de prêter serment, seuls 2 évêques sur 49 et un tiers des curés prêtaient serment à la constitution civile.

     

    Le 7 janvier, commencèrent les serments dans tous le pays. Ils furent échelonnés tous les dimanches de janvier et février 1791, à des dates différentes selon les diocèses. Sept évêques seulement (dont 3 in partibus) et environ la moitié des curés jura mais pour se rétracter en partie dès que Pie VI eut fait paraître la condamnation papale prononcée contre la Constitution Civile.

    Les membres du clergé qui n'étaient pas rattachés à une paroisse (environ cent mille ecclésiastiques et religieux "non-utiles"), furent contraints de prendre une retraite forcée ou alors de rejoindre les rangs du clergé de paroisse en prêtant serment.

     

    Le clergé était ainsi coupé en deux, les prêtres constitutionnels, et les prêtres réfractaires, c'était le schisme. Les proportions de curés jureurs dépendaient très fortement des régions, beaucoup jurèrent en définitive pour maintenir la religion sur le territoire, pour répondre aux voeux de leurs paroissiens et également dans les campagne pour ne pas se prononcer en faveur du seigneur contre les paysans libérés des droits féodaux.

     

    La réponse officielle du pape Pie VI:


    Le pape Pie VI fit connaître sa réponse officielle par les brefs Quod aliquantum du 10 mars 1791, et Caritas du 13 avril 1791. Il s'opposait sur certains points à la Constitution civile du clergé qu'il considérait comme hérétique, sacrilège, et schismatique. Il demandait aux membres du clergé n'ayant pas encore prêté serment de ne pas le faire, et à ceux qui avaient déjà prêté serment, de se rétracter.

      

    On peut reprocher à Rome sa réaction très tardive par rapport aux événements.

    Ce retard aurait laissé les prêtres et les évêques dans l'embarras pour la conduite à tenir par rapport au serment de fidélité à la Nation, à la loi, au roi, créant un malaise dans les provinces françaises durant les six premiers mois de l'année 1791, et conduisant à un véritable schisme de l'Eglise mais également à une rupture entre la Révolution et l'Église catholique.

     

    Ce point pas encore trés clarifié à l'heure actuelle fait l'objet de discussions de la part des historiens des religions. En effet, dans un bref en date du 2 avril 1792, Pie VI lui-même écrivit qu'on s'était servi de son nom pour troubler les consciences et semer la discorde en France en fabriquant des bulles qui défendaient de prêter serment de fidélité à la patrie.

      

    À trois reprises, par décret, l'Inquisiteur général d'Espagne condamna comme faux le bref du 10 mars 1791.

     


    Conséquences, suites et fin de la Constitution civile:
     

    Pour remplacer les prêtres réfractaires, il fallut élire de nouveaux prêtres :

    80 évêques furent élus et environ 20 000 prêtres furent remplacés.

    L''abbé Grégoire, curé et député, qui avait participé à la rédaction du projet de constitution civile du clergé, fut élu évêque constitutionnel, et devint le chef de l'église constitutionnelle de France.

     

    La plupart des prêtres réfractaires prirent le parti de la contre-révolution et les patriotes suspectèrent les ecclésiastiques, engendrant des haines passionnées.

      

    De très nombreux catholiques, paysans, artisans ou bourgeois qui avaient soutenu le Tiers état, rejoignirent ainsi l'opposition.

      

    Ces questions engendrèrent un mouvement de méfiance profonde dans le peuple, surtout dans l'ouest de la France (Bretagne, Vendée), et engendra les guerres liées à la contre-révolution.

    En 1793 et 1794, des mesures de déchristianisation se poursuivirent en France , avec le développement du culte de la Raison et de l'Être suprême, et la fermeture des églises au culte de mai 1793 à novembre 1794.

      

    Les prêtres réfractaires furent l'objet d'une sévère répression, notamment sous la Terreur, et furent confondus à cette période avec les autres, les prêtres constitutionnels (ou assermentés, ou jureurs).

     

     

    Le 18 septembre 1794 Cambon fait supprimer par raison d'économie le budget de l'Église assermentée; de ce fait la Constitution civile du clergé était ainsi implicitement rapportée et l'État complètement laïcisé.

      

    Cinq mois plus tard, la Convention thermidorienne confirme cette séparation en votant, le 21 février 1795, le décret sur la liberté des cultes :

     

    • Art. I - Conformément à l'article VII de la Déclaration des Droits de l'homme et à l'article 122 de la Constitution, l'exercice d'aucun culte ne peut être troublé.
    • Art. II - La République n'en salarie aucun.
    • Art. III.- Elle ne fournit aucun local, ni pour l'exercice des cultes, ni pour le logement des ministres.
    • Art. IV.- Les cérémonies de tout culte sont interdites hors de l'enceinte choisie pour leur exercice.
    • Art. V - La loi ne reconnaît aucun ministre du culte, nul ne peut paraître en public avec les habits, ornements ou costumes affectés à des cérémonies religieuses.
    • Art. VI - Tout rassemblement de citoyens pour l'exercice d'un culte quelconque est soumis à la surveillance des autorités constituées. Cette surveillance se renferme dans des mesures de police et de sûreté publique.
    • Art. VII - Aucun signe particulier à un culte ne peut être placé dans un lieu public, ni extérieurement, de quelque manière que ce soit. Aucune inscription ne peut désigner le lieu qui lui est affecté. Aucune proclamation ni convocation publique ne peut être faite pour y inviter les citoyens.
    • Art. VIII - Les communes ou sections de commune en nom collectif, ne pourront acquérir ni louer de local pour l'exercice des cultes.

     

    SOURCES

    http://revolution.1789.free.fr/novembre-1789/novembre-1789.htm

     

     

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  • CATHERINE,
    PRINCESSE DE TALLEYRAND
    (1761-1835)

     

    Jacques BRUN
    Février 2007

    I – Une vie d’aventures.
    II – Maîtresse de Talleyrand.
    III – Le mariage : Madame de Talleyrand-Périgord.
    IV – Châtelaine de Valençay et Altesse Sérénissime.
    V – Séparation et Nostalgie.
    VI – Le souvenir.
    VII – Pauvre princesse !

     



    I - Une vie d’aventures.

     

    Nous sommes au début du mois d’avril 1814. Napoléon est aux abois. Il abdiquera dans quelques jours. Les armées alliées sont à Paris.

     

    Le tsar de toutes les Russies est l’hôte de Talleyrand, dans son hôtel où s’organise la Restauration. (Chateaubriand dira qu’elle s’y tripote).

     

    Depuis longtemps, dans les salons de Talleyrand, se sont cristallisées les oppositions à l’Empire dont tout le monde est las. La rue Saint-Florentin est devenue le centre du monde. Caulaincourt vient plaider la cause de Napoléon II ; d’autres, celle des Orléans, certains même voudraient hisser Bernadotte sur le trône.

     

    La religion de Talleyrand est faite. Il a depuis longtemps décidé du retour des Bourbons. Les prétentions des Bonaparte et consorts sont vite balayées ; cinq ans après, ils paieront l’insulte du bas de soie.

     

    Des comparses, comme l’abbé de Pradt ou Aimée de Coigny, se répandent dans Paris pour diffuser la bonne parole. Si l’on en croit Chateaubriand (1), une autre personne enthousiaste parcourt les rues en calèche en exaltant partout le retour des Bourbons. C’est l’épouse de Talleyrand, la princesse de Bénévent.

     

    Elle a 53 ans. Depuis 16 ans, elle vit dans l’ombre de son mari qu’elle admire. Il n’y a plus d’amour entre eux, seulement l’habitude et le respect des convenances. Elle n’en est pas moins la maîtresse de maison de l’hôtel de la rue Saint-Florentin.

     

    Notre princesse ne se doute pas qu’elle est au tournant de sa vie qui, depuis un demi-siècle, a été une suite d’extraordinaires aventures.

     

    Elle est née aux Indes, de parents bretons, à l’époque où les Français ont été chassés par les Anglais.

     

    Son père, Jean-Pierre Verlée, né en 1724 à Port-Louis dans le diocèse de Vannes, était employé depuis de nombreuses années à Chandernagor par la Compagnie des Indes. Cette ville fut prise et détruite par les Anglais après le rappel de Dupleix en 1754. Il était, en 1758, lieutenant du port de Pondichéry ; devenu veuf, il avait deux filles de son premier mariage Marie Anne Françoise Xavier et Marguerite.

     

    Sa mère, Laurence Alleigne, était la fille d’un maître armurier dans l’armée française de la Compagnie des Indes.
    Jean-Pierre Verlée et Laurence Alleigne se marièrent le 17 avril 1758 ; il avait trente quatre ans et elle quatorze.

     

    Le 10 novembre 1760, ils baptisèrent leur premier enfant, une petite fille, Françoise, mais, cette même année, les Anglais prennent Pondichéry et la rasent complètement, remparts, forteresse, maisons et églises. Les français ont trois mois pour partir.

     

    Ici commence, en cette année 1761, l’épopée, le mot n’est pas trop fort, de notre héroïne qui va naître le 21 novembre. On la prénomme Catherine Noël ; pourquoi ce prénom masculin ? Il est vrai que son père a déjà prénommé une de ses filles Xavier…

     

    Son lieu de naissance fait rêver : Tranquebar sur la côte de Coromandel ! On croirait du Hugo avant l’heure.
    C’est une possession danoise que la guerre a épargnée. Tous les notables de Pondichéry s’y sont réfugiés. Ils y resteront deux ans jusqu’au traité de Paris qui sonna le glas des Indes françaises…

     

    La famille Verlée retourne à Chandernagor, où va naître un petit frère de Catherine. Le père est tout de suite nommé capitaine du port. Il est très bien noté et pratique très officiellement, à côté de sa fonction, du commerce pour son propre compte, mais, quelques années plus tard ses affaires vont très mal.

     

    La vie est triste et morne dans notre pauvre comptoir de Chandernagor. Catherine n’a que quinze ans mais les filles mûrissent très vite sous ces climats. Elle est ravissante et sa réputation de beauté va jusqu’à la riche et fringante Calcutta dont elle rêve.

     

    De nombreux soupirants s’empressent autour d’elle mais c’est un certain Georges François Grand qui va l’épouser au mois de juillet 1777 et l’emmener à Calcutta. Il s’est fait naturaliser anglais pour pouvoir être employé par la Compagnie anglaise des Indes. Il est né à Genève où sa famille s’était réfugiée après la révocation de l’édit de Nantes.

     

    C’est un personnage un peu falot dont Catherine croit être amoureuse et, effectivement, le ménage sera heureux quelque temps. Ils sortent beaucoup : soirées mondaines, dîners somptueux, bals costumés…. Mais tous les hommes de la colonie papillonnent autour de cette beauté et ce qui devait arriver, arriva : le riche et beau Sir Francis Philips, la coqueluche de toutes les dames de Calcutta réussit, un peu malgré elle, à la compromettre puis à la séduire. « Cette femme exhale l’amour » note-t-il dans son journal. Il y a procès et la Justice de sa Majesté Britannique indemnise pécuniairement le mari trompé qui se déclare satisfait…

     

    Sir Philips est un homme marié, son épouse est en Angleterre avec six enfants. La liaison dure peu et Catherine décide de quitter les Indes. L’aventure commence.

     

     

     

    portrait

    CATHERINE GRAND
    en 1783 - par Mme Vigée-Lebrun

     

    Elle a dix neuf ans, elle est belle à couper le souffle, « grande et svelte, avec un teint d’une fraîcheur éblouissante, des cheveux aux admirables boucles blondes, des yeux bleus sous les sourcils noirs, elle avait un charme étrange. Elle émerveillait par l’éclat de sa beauté et elle séduisait par sa grâce un peu nonchalante »(2) .

    Trois ans après, Madame Vigée-Lebrun, peintre attitré de Marie-Antoinette, immortalisera cette beauté. Elle embarque le 2 décembre 1780 sur un bateau hollandais à destination de l’Angleterre.

    Elle y fait connaissance d’un Anglais, Thomas Lewin, jeune, beau et fortuné. Le navire est arraisonné par les Français et les deux amants sont débarqués à Cadix. Ils rejoignent Lisbonne et arrivent enfin à Londres sur un bateau portugais. Ils resteront ensemble un certain temps, à Londres et à Paris. Lewin se maria, devint père de famille et, si l’on en croit sa fille, il versera, sa vie durant, une pension à son ancienne maîtresse. John Whitehill, ancien gouverneur de Madras, lui succède auprès de la belle indienne, il lui versera aussi une rente viagère de trente mille francs.

     

    De 1782 à 1792, pendant dix années, Catherine est à Paris. Elle mène grand train et tient le haut du pavé, riches appartements, bijoux, meubles, brillants équipages.

     

    Ses amants l’entretiennent dans l’opulence. Ce sont Rilliet-Plantamour, agent de change, le jeune paltoquet baron de Frénilly qui lui offrira un équipage de deux chevaux blancs, le banquier Valdec de Lessart qui sera contrôleur général des Finances en 1790 ou Louis Monneron député des Indes à la Constituante.

     

    Edouard Dillon, père de la comtesse de Boigne, s’est vanté d’avoir été reçu à dîner chez elle seulement vêtue de son abondante chevelure blonde.

     

    Surviennent les évènements du 10 août 1792. Elle a trente ans. Elle assiste au massacre sous ses fenêtres du portier de la maison qu’elle habitait. Elle prend peur et part avec sa femme de chambre sans rien emporter et sans argent. A Paris, tous ses biens sont inventoriés et mis sous séquestre. Elle arrive à Douvres.

     

    Elle s’appelle encore « Madame Grand » ou, mieux dans sa situation actuelle, « Madame Grant », cela fait plus anglais et en tant qu’épouse d’un sujet anglais, elle peut se prévaloir de la nationalité britannique. A Douvres, elle fait la connaissance d’un jeune lieutenant de la marine royale anglaise, Nath Belchier, âgé de vingt et un ans. Elle lui raconte ses malheurs. Celui-ci s’enflamme et se précipite à Paris avec un ami du nom de O’Dryer.

     

    Leur qualité d’Anglais vaut passeport, Belchier est accueilli comme membre de la marine anglaise, il obtient la levée des scellés et, malgré les risques encourus, les deux amis quittent Paris le 19 septembre 1792 en sauvant tout ce qu’ils peuvent emporter : quatre vingt mille francs de vaisselle dont une partie était en or, trois cent mille francs de bijoux, perles et diamants, deux mille cent louis d’or qu’ils cousent dans leurs ceintures et deux cent mille livres de billets de la caisse d’escompte.. Huit jours après, ils remettent ce trésor à Catherine et refusent toute récompense ; ils ne demandent que le remboursement de leurs frais, soixante et quelques livres sterling. Il n’est pas interdit de rêver à ce que fut peut-être la véritable récompense.

     

    Catherine arrive à Londres à la fin du mois de septembre 1792, elle y restera jusqu’à mai 1797. Elle gravite dans les différentes factions d’émigrés et a, entre autres, pour amant le comte de Lambertye dont nous reparlerons. Talleyrand est arrivé le même mois et y restera jusqu’à son départ pour l’Amérique en mars 1794.

     

    Pendant quatre années, elle va vivre de son pécule et de différents trafics où elle excelle en servant d’intermédiaire. Cependant la vie n’est pas toujours rose puisqu’en mars 1795, elle demande une aide à Pitt. Elle veut retourner à Paris et obtient un passeport hollandais grâce à son lieu de naissance, Tranquebar étant devenu une possession hollandaise. Elle arrive à Paris, via Hambourg, vers juin 1797, dans les bagages du marquis Cristoforo de Spinola, ambassadeur de la République de Gênes à Londres après avoir occupé le même poste à Paris avant la Révolution. Celui-ci est expulsé immédiatement comme espion.

     

     

     

    II - Maîtresse de Talleyrand.

     

    On raconte que Catherine, inquiétée par la police du Directoire en mars 1798, se serait présentée, un soir, au ministère des Relations extérieures avec une recommandation de Montrond ou de Mme de Sainte-Croix pour demander l’aide de Talleyrand. Celui-ci étant absent, elle l’attendit dans un fauteuil et s’endormit. Reprise par Sacha Guitry dans son excellent film « Le Diable boiteux », cette légende résulte du récit du maître d’hôtel qui l’aurait accueillie au ministère.

     

    La réalité a été tout autre. Talleyrand connaissait Catherine depuis longtemps.

     

    Pendant les dix années ayant précédé la Révolution, il menait la « douce vie » des abbés de Cour et ne pouvait pas ignorer l’existence d’une des plus belles femmes de Paris qui attirait tous les regards. La duchesse d’Abrantès(3) raconte qu’à cette époque, étant aux Tuileries en compagnie de son compagnon de séminaire l’abbé de Lageard, il lui fit remarquer une femme qui marchait devant eux ; « elle était grande, parfaitement faite, et ses cheveux, du plus beau blond cendré, tombaient en chignon flottant sur ses épaules . Ils la doublèrent et furent charmés en la voyant : une peau de cygne, des yeux bleus admirables de douceur, un nez retroussé et un ensemble parfaitement élégant ». C’était madame Grand.

     

    Quelques années plus tard, en janvier 1792, quand Talleyrand fut envoyé pour sa première mission diplomatique à Londres par Antoine Valdec de Lessart, ministre des Relations extérieures de Louis XVI, il ne pouvait pas ignorer que madame Grand était encore récemment la maîtresse de son ministre

     

    De début octobre 1792 à fin février 1794, madame Grand et Talleyrand sont tous deux à Londres dans le grouillement de l’Emigration. madame de Flahaut s’y trouve également avec le petit Charles. Villemarest(4) cite une lettre adressée par Talleyrand à son ministre Lebrun-Tondu le 26 janvier 1793 pour mettre au point un système de correspondance par voie indirecte car, dit-il, les ministres anglais le soupçonnent et le font surveiller, malgré le deuil qu’il porte pour la mort du roi. Il ne se fie plus à madame de Flahaut car elle est jalouse de quelques autres connaissances qu’il a faites ici. Les instructions pourront lui être envoyées entre autres sous le couvert de madame Grant dont il possède l’amitié.

     

    Après la rédaction de cette lettre, une année s’écoulera avant l’expulsion de Talleyrand et son départ en Amérique le 3 mars 1794. D’après Fouché dans ses Mémoires et Philip Francis, le séducteur de Calcutta, Charles-Maurice et Catherine se sont beaucoup vus à Londres en 1793(5) Les relations entre eux sont-elles allées plus loin que la simple amitié ? Cela est possible, sinon probable.

     

    Retournons en juillet 1797 après l’expulsion de Cristoforo de Spinola évoquée plus haut.

     

    Catherine est seule à Paris. Elle apprend que, le 16 juillet 1797, Talleyrand devient ministre des Relations extérieures du Directoire. Elle se souvient de leur amitié et c’est certainement à ce moment qu’elle le contacte et non pas, comme on le lit souvent, sept mois plus tard lorsqu’elle sera recherchée et arrêtée par la police. On chuchote rapidement qu’elle est devenue (ou redevenue) sa maîtresse et le 3 septembre elle figure parmi les invités d’une réception au ministère des Relations extérieures rue du Bac.

     

    On peut estimer que c’est peu de temps après, vers décembre 1797 que fut conçue la petite Charlotte dont nous reparlerons et qui naîtra vers le mois d’août 1798.

     

    Talleyrand est très amoureux, plus que Catherine n’est amoureuse. Elle n’a pas oublié Spinola ni ses amis de l’Emigration. Au mois de mars 1798, elle adresse à Londres par un commissionnaire une lettre à son ancien amant le comte de Lambertye, dans laquelle elle dit que Talleyrand surnommé « Piécourt , est plus amoureux que jamais et l’obsède du matin au soir ; il lui parle mariage depuis quelques jours et espère mettre un sceptre à ses pieds ; elle pense qu’il pourra être bientôt l’un des cinq Directeurs

     

    Cette lettre suspecte est interceptée, Catherine est arrêtée comme conspiratrice ; Talleyrand écrit immédiatement à Barras sa célèbre lettre du 23 mars 1798 : « C’est la personne du monde la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d’aucune affaire ; c’est une indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j’ai jamais rencontrées. … . Je l’aime et je vous atteste à vous, d’homme à homme, que de sa vie elle ne s’est mêlée et n’est en état de se mêler d’aucune affaire. C’est une véritable Indienne, et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue … »

     

    Ce sera la seule fois où Talleyrand dira et écrira qu’il aime une femme.

     

    Barras le soutient et, malgré l’opposition des Directeurs Larevellière-Lépeaux et Rewbell, Catherine est libérée.

     

    Bien des années plus tard Adolphe Thiers s’étonnait que Talleyrand donne plus d’importance aux femmes qu’à la Politique. « Mais, lui répondit-il, les femmes, c’est la Politique ». Effectivement, c’est peut-être cette vision des affaires qui prévaudra plus tard dans ses actions mais pour l’instant, il n’y mêle pas les femmes. Ne s’est-il pas fâché avec Germaine de Staël à laquelle il doit son ministère mais qui voulait avoir trop d’emprise sur lui. « Mon Dieu, ne peut-elle enfin me détester ! » (6), dira-t-il, excédé.

     

    En ce mois de mars 1798, il mise sur l’avenir de Bonaparte et il a donné le 3 janvier une réception mémorable en l’honneur de Joséphine. Il pressent le 18 brumaire.

     

    Mais, pourquoi ce désir de mariage de Talleyrand ?

     

    La raison ne peut être que l’état de grossesse de sa maîtresse qui est encore mariée. Le divorce est immédiatement demandé ; il est obtenu en quelques jours, le 7 avril 1798.

     

    Cet état de grossesse expliquerait le style désinvolte employé par Catherine dans sa lettre à Lambertye en mars 1798, lettre qui lui valut d’être arrêtée par la police du Directoire. Elle écrit à un ancien amant qui, selon Emmanuel de Waresquiel (7), a été le seul grand amour de sa vie. Elle lui dit que Piécourt veut l’épouser mais se garde bien de lui dire qu’elle le veut aussi et encore moins qu’elle est enceinte.

     

    Ils s’aperçoivent que le délai de viduité ne serait pas respecté et qu’un mariage ne résoudrait rien pour légitimer un enfant à naître cinq mois après le divorce. L’idée en est abandonnée. La naissance aura lieu secrètement, sans doute à Paris ou dans les environs. L’enfant, une petite fille, sera confiée à une certaine dame Beaujard et les deux amants continueront à vivre maritalement. Cette situation était courante à l’époque mais un enfant né hors mariage était une abomination. Pendant quarante ans la dame Beaujard fera chanter « le rusé compère qui, pour une fois, se trouva pris(8) ».Talleyrand devra lui payer une rente..

     

    Charlotte
    Baronne Alexandre de Talleyrand
    Vers 1820. Dessin d’après Gérard
    (Coll. André Beau)

     

    Le couple récupèrera l’enfant qu’ils prénomment Charlotte. Elle apparaît pour la première fois à Bourbon l’Archambault en août 1803. Elle sera tendrement choyée et signera ses lettres « Charlotte de Talleyrand ». Le compositeur Dussek lui dédiera une de ses œuvres sous cette appellation. Des habitants de Valençay ont entendu le prince la tenant par la main sur la terrasse du château lui déclarer : « Charlotte, tout cela est pour toi » .(9)

    Le 6 octobre 1807, Talleyrand sera, avec le consentement de Catherine, désigné par un juge de paix tuteur officieux de l’enfant « née de père et de mère inconnus ».

    Il lui avait déjà donné son prénom, Charlotte, il voudra, en 1814, lui donner son nom en la mariant à son cousin germain le baron Alexandre de Talleyrand ; mais, pour cela, il faut lui constituer un état civil.

    Il procèdera en deux temps : un prêtre de Londres certifiera que, le 14 octobre 1799, il a baptisé une fille née le 4 de même mois et prénommée Elisa Alix Sara. Ensuite, il désigne, parmi ses amis, un conseil de famille composé de six notables, le duc de Laval, le comte de Choiseul-Gouffier, Jaucourt, Dupont de Nemours, Dominique Bertrand et Dufresne Saint-Léon.

    Le 30 août 1814, tous témoigneront devant le juge de paix que Elisa Alix Sara est la même personne que Charlotte .(10)

     

    L’enfant du couple devient ainsi, très officiellement, Elisa-Alix Sara, baronne de Talleyrand, née à Londres le 4 octobre 1799.

     

    Nous avons vu que, en fait, elle est née un an plutôt, en région parisienne et vers le mois d’août 1798.

     

     

     

    III - Le mariage : Madame de Talleyrand-Périgord.

     

    En 1799, Talleyrand est très amoureux physiquement de Catherine. Elle est experte et c’est certainement la femme qui, charnellement, comptera le plus dans sa vie. Cet amoureux état de grâce durera presque dix ans. Le prude Molé a dit : « Le pouvoir qu’elle avait sur lui avait cela de repoussant qu’on ne pouvait lui assigner que la plus charnelle origine. » (11)

     

    Charles-Maurice n’était pas un foudre de guerre en amour, c’était un cérébral ; « non fortiter in re, suaviter in modo»(12) a dit madame de Flahaut. Catherine est la seule femme qui a su l’emmener au septième ciel. Ce sont des choses que l’on n’oublie pas.

     

    Survient le 18 brumaire (10 novembre 1799). Talleyrand réintègre le ministère des Relations extérieures du gouvernement consulaire. Catherine demeure dans son hôtel rue d’Anjou. Elle est aussi la maîtresse de maison à l’hôtel de Galliffet. Elle reçoit beaucoup ; Joséphine lui témoigne son amitié ; elle lui aurait fait don de la petite guenon à qui on faisait cacheter les lettres du ministère au grand amusement des collaborateurs du ministre. Bonaparte est bien disposé envers elle, Napoléon l’aura en aversion ; Casimir Carrère(13) le soupçonne de lui avoir fait en vain des avances comme il avait l’habitude d’en faire aux femmes ou amies de ses ministres.

     

    En 1802, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte . En mars, c’est la paix d’Amiens, en avril ce sera le Concordat et en août le Consulat à vie. L’ordre moral de l’Eglise renaît en même temps que les convenances mises à mal par la Révolution. Des femmes d’ambassadeurs montrent une certaine réticence à faire la révérence à madame Grand, la maîtresse du ministre.

     

    Bonaparte exige soit la séparation, soit le mariage. Talleyrand est toujours très amoureux et il y a l’existence de Charlotte ; il décide de se marier. A grand renfort de diplomatie, le 21 juin, un bref du Pape réduit le prêtre à l’état laïc mais ne donne pas à l’évêque l’autorisation de se marier. Un décret enregistre le bref de façon ambiguë et l’on passe outre. Le mariage civil aura lieu le 10 septembre 1802. La veille, à Neuilly un contrat de mariage est signé devant deux notaires et contresigné par les deux frères de Talleyrand, Archambaud et Boson, par le premier consul Bonaparte et son épouse Joséphine et par les deux autres consuls Cambacérès et Lebrun. On a rarement vu une union célébrée sous de pareils auspices.

     

    Un prêtre constitutionnel d’Epinay, l’abbé Pourez, quelques jours après, célèbrera le mariage religieux que Talleyrand a voulu bien que rien ne lui en fasse une obligation. N’oublions pas que Bonaparte lui-même n’était pas marié à l’Eglise (Le cardinal Fesch le mariera en catastrophe la veille du couronnement). Il est indéniable que son attachement à Catherine et l’existence de leur fille Charlotte sont pour beaucoup dans sa décision de ne pas faire les choses à moitié.

     

     

     

    IV - Châtelaine de Valençay et Altesse Sérénissime.

     

    Talleyrand, dès qu’il est devenu ministre du Directoire en 1798, a cherché à constituer un important patrimoine immobilier : un hôtel rue d’Anjou à Paris, le domaine vinicole de Haut-Brion ou le château et les terres de Pont-de-Sains, cette dernière acquisition étant achetée en communauté avec Catherine avant qu’elle ne devienne sa femme.

     

    Moins d’un an après son mariage, le 7 mai 1803, il achète, sur les conseils et avec l’aide du premier Consul, le château de Valençay et son immense domaine.

     

    Catherine devient la châtelaine d’un château à la mesure des ambitions de Talleyrand : près de 12.000 hectares de terre et de forêts, une filature, une forge, une quantité de fermes ou de métairies.

     

    Catherine s’y plaît beaucoup. Elle crée une école pour éduquer douze jeunes filles. En les accueillant, Talleyrand dit qu’elle est une nouvelle Madame de Maintenon. madame de Staël ne manquera pas de se gausser de cette comparaison.

     

    Elle s’occupe de tout, donne ses instructions au régisseur, organise les nombreuses réceptions. Elle attire des regards curieux et admiratifs lorsqu’elle fait du cheval en habit de gentleman. « Madame de Talleyrand règne sur Valençay, entourée d’invités, de ses jeunes pupilles, de ses voisins dont les Godeau d’Entraigues, et d’une foule de serviteurs. ».(14)

     

    L’une de ses jeunes pupilles, la princesse Anna Santa Croce, sera mariée plus tard à Amédée Godeau d’Entraigues qui deviendra préfet d’Indre et Loire en 1830.

     

    Le 5 juin 1806, Catherine devient Son Altesse Sérénissime la princesse de Bénévent. A ceux qui viennent le féliciter, le nouveau prince répond : « Allez donc féliciter madame de Talleyrand, les femmes sont toujours très fières de devenir princesse. »

     

    En effet, elle en est très fière, on le serait à moins. Il lui arrivera de signer deux lettres « princesse souveraine » et « princesse régnante », lorsqu’elle écrit à Louis de Beer(15) , gouverneur de sa petite principauté de vingt mille habitants ; elle veut promouvoir Bénévent parmi ses relations et lui réclame des objets de manufacture, des curiosités du pays ou encore des chapelets pour les distribuer autour d’elle. Elle reçoit des caisses de « toroni », friandise du genre nougat que le prince aime beaucoup et qu’elle n’offre qu’aux personnes favorisées. « Tout ce qui me vient de Bénévent, lui écrit-elle, m’offre un intérêt que vous devez comprendre et qui vous fera juger, Monsieur, de tout l’attachement que je me sens pour ce pays. »

     

    Début mai 1808, Napoléon décide que Talleyrand, son Grand Chambellan, devra recevoir à Valençay les princes d’Espagne, Ferdinand, prince des Asturies qui deviendra Ferdinand VII, son frère Don Carlos et leur oncle Don Antonio. « Je désire … que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. … .Vous pourriez y amener Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq femmes. Si le prince des Asturies s’attachait à quelque jolie femme, cela n’aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. »

     

    La princesse de Bénévent part immédiatement. Les princes arrivent le 18 mai 1808 avec leur suite. Ils resteront six ans au château qu’ils dévasteront. Après avoir accueilli ses hôtes par obligation, Talleyrand n’y mettra plus les pieds jusqu’en 1816. Sa passion pour sa femme s’est éteinte, il aime ailleurs.

     

    Sous une surveillance étroite de la police, Catherine dirige tout à Valençay. En signe de gratitude, elle recevra, quinze ans plus tard, le grand cordon de l’Ordre de Marie-Louise en reconnaissance des égards qu’elle avait eus pour adoucir la position de S.M. Ferdinand VII pendant son séjour à Valençay. Elle demandera et obtiendra de Charles X l’autorisation de porter cette distinction.

     

    Catherine, princesse de Talleyrand
    Vers 1814. Lithographie d’Engelmann d’après un portrait d’Isabey.
    (Arch.. dép. de l’Indre)

     

    En attendant, ce qui devait arriver arriva. Le prince des Asturies avait un chambellan, Don Joseph-Michel de Carvajal, duc de San Carlos. C’est un grand seigneur dont la carrière, déjà bien remplie, comptera dans l’Histoire de l’Espagne. Il est très beau et, en 1808, il a trente sept ans, neuf ans de moins que Catherine. C’est le coup de foudre.

    « Vous ne m’avez pas dit que le duc de San Carlos était l’amant de votre femme ! » lancera Napoléon à celui qu’il vient d’injurier le 29 janvier 1809, « En effet, sire, je n’avais pas pensé que ce rapport pût intéresser la gloire de votre Majesté, ni la mienne. »(16)

    Par ordre de l’Empereur, San Carlos est assigné à résidence à Lons-le-Saunier et la princesse de Bénévent doit se rendre dans ses terres de Pont de Sains.

    La police la surveille et Savary fait savoir un jour à Talleyrand, que cela indiffère, qu’elle a rejoint plusieurs fois son amant dont une fois habillée en homme.

    Cet amour durera jusqu’à la mort du duc en juillet 1828. Revenu l’année précédente pour la deuxième fois comme ambassadeur à Paris, il meurt d’une indigestion de langoustes le lendemain d’un repas pris chez la princesse. Ayant dit à Dalberg qu’il regrettait beaucoup le duc de San Carlos, Talleyrand lui expliquera : « Le duc de San Carlos était l’amant de ma femme, il était homme d’honneur et lui donnait de bons conseils dont elle a besoin. Je ne sais pas maintenant dans quelles mains elle tombera. », paroles cyniques qui montrent qu’il ne s’est jamais désintéressé du sort de sa femme…

     

    En 1812, elle règne rue Saint-Florentin après l’achat de l’hôtel de l’Infantado. Talleyrand, quand il n’est pas en voyage, y cohabite avec sa femme ; c’est elle qui reçoit les invités lors des réceptions, elle préside avec lui à table et donne les ordres aux domestiques. Il n’y a plus d’amour, seulement des habitudes.

     

    V - Séparation et nostalgie.

     

    Avril 1814, les Bourbons sont rétablis en France par la volonté de Talleyrand. Nous avons vu Catherine prendre part à l’enthousiasme des opposants à l’Empire. Elle va bientôt déchanter.

     

    En septembre, Talleyrand part au congrès de Vienne. Il laisse à Paris sa femme et sa maîtresse, la duchesse de Courlande. Curieusement, ces deux femmes s’entendent très bien.

     

    En 1809, Dorothée, la fille de la duchesse de Courlande, a épousé Edmond, le neveu de Talleyrand. Elle déteste Catherine et ses relations ont toujours été très froides envers son mari et sa mère.

     

    C’est une jeune femme belle et intelligente. Elle a vingt et un ans et Charles-Maurice en a soixante. Il emmène à Vienne cette brillante nièce plutôt que sa femme légitime qui est encore belle mais qui a cinquante trois ans. En outre, il ne l’aime plus physiquement et il n’a jamais eu d’affinités intellectuelles avec elle.

     

    Saisi par le démon de midi, il est tombé, « comme un jeune homme de dix huit ans(17) », amoureux transi de Dorothée. Celle-ci répondra à sa flamme mais ses nombreux amants le feront beaucoup souffrir jusqu’à ce qu’il en prenne son parti. Pendant vingt quatre ans, jusqu’à la mort du prince, elle tiendra sa maison avec beaucoup de classe et d’autorité.

     

    Comment Catherine pouvait-elle lutter ?

     

    Réfugiée à Londres pendant les Cent-Jours, elle écrit tristement à Mme d’Osmond (18): « Je porte la peine d’avoir cédé à un faux mouvement d’amour propre. Je savais l’attitude de Mme Edmond chez M. de Talleyrand à Vienne ; je n’ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité m’a empêché d’aller le rejoindre, comme je l’aurais dû, lorsque le retour de l’île d’Elbe m’a forcée de quitter Paris. Si j’avais été à Vienne au lieu de venir à Londres, M. de Talleyrand aurait été forcé de me recevoir. Et je le connais bien, il m’aurait parfaitement accueillie. Plus cela l’aurait contrarié, moins il y aurait paru. Au contraire, il aurait été charmant pour moi... Où je me suis trompée, c’est que je le croyais trop faible pour jamais oser me chasser. Je n’ai jamais assez calculé le courage des poltrons dans l’absence ! J’ai fait une faute, il faut en subir la conséquence et ne point aggraver la position en se raidissant contre. Je me soumets… »

     

    Quand Talleyrand revient à Paris, après Waterloo, il redoute le retour de sa femme. Un accord est négocié par des intermédiaires. Dorothée, toutes griffes dehors, affirme à son oncle que « l’argent est le vrai mobile de toutes les actions de Mme de Talleyrand et qu’il faut la contraindre à vivre en Angleterre » sous peine de voir ses subsides supprimés. Finalement il est convenu qu’elle passera l’hiver à Bruxelles et l’été à Pont-de-Sains. C’est en ce dernier lieu que Catherine restera deux ans en rongeant son frein.

     

    Fin 1817, oubliant en partie l’accord, elle revient à Paris. Talleyrand l’accepte à condition qu’elle demeure dans un autre quartier. Elle va habiter à Auteuil puis, rue de Lille.

     

    Pendant dix sept ans, jusqu’à sa mort, la princesse va vivre dans la nostalgie de la rue Saint Florentin ou du château de Valençay. Elle tient salon, reçoit de nombreux visiteurs et revoit son cher San Carlos. Elle a toujours eu d’excellentes relations avec les frères de son mari et voit très souvent sa fille Charlotte et Georgine la fille de Boson. Son embonpoint s’est accru. Elle vieillit.

     

    Le 7 décembre 1835, Catherine est très malade. Elle demande le secours de la religion. Mgr de Quelen, archevêque de Paris, interrompt immédiatement ses audiences et se rend à son chevet. Le 9 décembre, elle meurt entourée de ses proches, de ses amis et de ses domestiques.

     

    Talleyrand a fait demander des nouvelles de sa femme et, en apprenant sa mort, il délègue son homme d’affaires, M. Demion, pour organiser des obsèques de première classe. Il est souffrant et n’a « pas paru au chevet de la princesse ; il n’a pas paru davantage aux obsèques » (19). Pourquoi ne pas en conclure que, non souffrant, il l’eut fait ?

     

    Le deuil a été conduit(20) par Louis de Valençay (vingt quatre ans) et Alexandre de Périgord (vingt deux ans), les deux fils de Dorothée. Ce n’est certainement pas celle-ci qui en a décidé ainsi. Il est évident que c’est Talleyrand lui-même qui a ainsi confirmé l’appartenance de Catherine à sa famille.

     

     

     

    VI - Le souvenir.

     

    Nous avons vu que, de 1798 à 1807, l’euphorie a régnée entre Talleyrand et sa chère Kelly, ainsi qu’il l’appelait tendrement. A aucun moment, ni lui, ni sa famille n’évoqueront son passé aventureux. Il est vrai que ce passé n’avait rien d’exceptionnel : Thérésa Gabarus, Mme Tallien, puis maîtresse de Barras, d’Ouvrard et d’autres est devenue princesse de Caraman Chimay ; Rose Tascher de la Pagerie, Mme de Beauharnais, puis maîtresse de Hoche, de Barras et d’autres, est devenue l’impératrice Joséphine.

     

    De 1808 à 1815, le couple a mené une vie semblable à celle de beaucoup de leurs contemporains. A cette époque, le cocuage était fréquent et banal. Il ne dérogeait pas aux convenances.

     

    Talleyrand a admis l’aventure de son épouse avec le duc de San Carlos et Catherine a accepté les nombreuses incartades de son mari. Lui, se laissait aduler au milieu de son « harem » d’admiratrices et d’anciennes maîtresses plus ou moins bas-bleus et elle, un peu à l’écart, était heureuse de son sort, indifférente aux qu’en-dira-t-on. Il n’y avait plus d’amour entre eux mais elle n’a jamais cessé de tenir son rôle quand elle recevait ou était invitée.

     

    Lorsque Talleyrand sera parti au Congrès de Vienne Madame Reinhard notera ; « Je voudrais borner mes sorties aux réceptions de la princesse de Bénévent. ».(21)

     

    Catherine est au mieux avec la duchesse de Courlande, la maîtresse de Talleyrand restée à Paris. Jaucourt, qui assure l’intérim du ministère des Affaires Etrangères, écrit à son ministre le 1er novembre 1814 : « La duchesse de Courlande chez qui je passe ma vie, m’a fait l’honneur de me faire dîner, dimanche, avec la princesse de Talleyrand, demain avec M. l’archevêque de Reims. »(22) ou, une autre fois : « Ma femme ne vous écrira que samedi. l’honneur qu’elle a d’offrir à dîner à la princesse de Talleyrand avec les ambassadeurs l’absorbe. ».(23)

     

    Viennent ensuite, à partir de 1815, les vingt années de séparation durant lesquelles les deux frères de Talleyrand n’ont pas cessé de la fréquenter. Celui-ci demandait des nouvelles de sa santé et madame Colmache, l’épouse d’un de ses secrétaires, a écrit que, tous les ans, il s’inquiétait de savoir si ses domestiques et collaborateurs lui avaient bien présenté leurs vœux. (24)

     

    Talleyrand n’a jamais et à aucun moment renié son mariage. Il l’a totalement assumé au point de donner officiellement son nom à Charlotte qui en a été le fruit.

     

    N’est-il pas remarquable de constater que, peu de temps avant la mort du prince, Mgr de Quelen et tout un cénacle de théologiens prépareront le texte de rétractation qu’il devrait signer pour se réconcilier avec l’Eglise. Il doit, entre autres, désavouer, condamner et rétracter le mariage, illicite et nul, d’après les lois canoniques, qu’il a eu le malheur de contracter « devant les saints autels » au moyen d’une interprétation arbitraire et forcée du bref du pape Pie VII.

     

    On connaît la longue négociation qui s’en suivit menée jusqu’à sa dernière heure par l’abbé Dupanloup, Dorothée sa nièce et Pauline, sa petite nièce, fille de la précédente. Finalement, à quelques heures de sa mort, Talleyrand signera une déclaration qu’il a lui-même rédigée et dans laquelle aucun grief n’est précisé. Il se borne à déplorer (mais ni ne les regrette ni ne les rétracte) les actes de sa vie qui ont contristé l’Eglise.

     

    Talleyrand a voulu que Catherine reste son épouse devant Dieu, l’Eglise et les hommes. Personne ne l’a contesté de son vivant. Il faudra que la contestation vienne de Dorothée, reprise en écho par Chateaubriand parlant de Catherine « que Bonaparte avait attachée à son mari comme un écriteau .»(25)

     

    En octobre 1835, Dorothée a été avertie par Charlotte, baronne de Talleyrand, que la princesse (sa mère) était à l’article de la mort (26). Elle annonça à Talleyrand la maladie de sa femme avec beaucoup de ménagement car elle ne voulait pas que cela l’affecte, ce qui démontre qu’elle était consciente de ce que son oncle n’était pas indifférent au sort de sa femme. Il ne dit rien mais, les jours suivants, ils furent tous deux très préoccupés par les incidences financières d’une éventuelle disparition. En effet l’article 8 du contrat de mariage établi trente trois ans plus tôt stipulait que tous les biens de son épouse devaient lui revenir. L’exécution de cette clause provoquera quelques remous avec Georgine, fille de Boson le frère de Talleyrand. En apprenant la mort de la princesse, il aurait conclu ; « Voilà un évènement qui simplifie beaucoup ma position ». Paroles cyniques d’un homme qui n’aurait plus à payer une pension et allait récupérer tous les biens de la défunte.

     

    Talleyrand meurt le 17 mai 1838. Dorothée est sa légataire universelle. Sa hargne à l’encontre de Catherine n’a pas faibli. Un an après, le 10 mai 1839, elle écrit au père Dupanloup qui avait assisté le prince dans ses derniers instants. Pour ce prêtre et pour ses supérieurs, le mariage de Talleyrand est une affaire classée mais elle la remet la question : Elle écrit : « Chaque fois que j’avais parlé à mon oncle de son mariage, et cela m’était arrivé souvent, je ne craignais pas de lui montrer ma surprise d’une faute aussi inexplicable aux yeux des hommes qu’elle était fatale aux yeux de Dieu. Il me répondait alors : « Je ne puis, en vérité, vous en donner aucune explication suffisante ; cela s’est fait dans un temps de désordre général ; on n’attachait alors grande importance à rien, ni à soi, ni aux autres ; on était sans société, sans famille, tout se faisait avec la plus parfaite insouciance, à travers la guerre et la chute des empires. Vous ne savez pas jusqu’où les hommes peuvent s’égarer aux grandes époques de décomposition sociale. » …

    …que non seulement, il ne cherchait pas à justifier son mariage, mais qu’en vérité il n’essayait pas même de l’expliquer. Il en avait été très malheureux dans sa vie domestique. Sous l’Empire, sous la Restauration, depuis encore, je l’ai toujours vu embarrassé, honteux de cet étrange lien, dont il ne voulait plus porter et dont il ne pouvait entièrement rompre la pénible chaîne. Aussi, quand la mort vint la briser, il sentit pleinement sa délivrance. » : (27)

     

    Or, en 1802, l’ordre avait été rétabli, la France était prospère et nullement décomposée socialement.

     

    Ces propos prêtés à Talleyrand ne sont pas étonnants, échangés par un homme âgé, peu expansif et de nature assez indolente avec la jeune femme qui partageait sa vie depuis vingt deux ans, qui avait une grande emprise sur lui et à qui, ainsi qu’elle le dit, .il était « arrivé souvent » de le questionner à ce sujet. Quand à un Talleyrand « embarrassé, honteux de cet étrange lien », qu’il soit permis d’en douter lorsqu’on connaît l’homme…

     


    Les Mémoires de Talleyrand, revus et corrigés par Dorothée et Bacourt, ne parlent pas de son mariage. On peut toutefois y trouver une allusion indirecte dans les premières lignes de la sixième partie qui traite de l’année 1809. Il veut marier son neveu Edmond et veut mener cette affaire avec intérêt et attention. Il veut un grand nom et une grande fortune. Il lui fera épouser Dorothée. Il vient d’être disgracié par l’Empereur. Il aspire au repos et aux « occupations douces » car, avec Napoléon, ce genre de vie n’était pas possible. « Je partageais cette condition qui explique l’indifférence que chacun portait dans tous les actes de la vie, et que je me reproche d’avoir mise dans plusieurs de la mienne ». (28)

     

    Son mariage pourrait faire partie de ces actes qu’il aurait accomplis avec indifférence à cause de Napoléon qui « croyait que, pour être à lui, il fallait être hors de soi ».

     

    Talleyrand n’était pas un homme à avoir des regrets mais, s’il s’est fait un reproche, c’est d’avoir, par indifférence, imposé une mésalliance à sa Maison à laquelle il est devenu très attaché sur le tard. Le séminariste, l’abbé de Périgord, l’évêque ou le révolutionnaire ont été indifférents à la « Maison de Périgord » par réaction à l’ordre établi de l’ancien régime, le grand dignitaire du Consulat et de l’Empire n’a pas eu, jusqu’en 1809 et par la faute de Napoléon, le temps d’y être attentif.

     

    Les détracteurs de Catherine ne se sont pas bornés à la présenter comme une intruse et une intrigante.

     

    On a voulu la faire passer pour niaise.

     

    Talleyrand avait des amis et des ennemis. La pauvre princesse a dû subir à la fois l’inimitié des ennemis du prince et les moqueries de beaucoup de ses amis. Elle a été la tête de turc des faiseurs de bons mots. « Les Tallemant des Réaux de ce temps, a écrit Michaud (29)en 1846, racontaient les balourdises de la citoyenne Talleyrand, souvent inventées par l’esprit d’opposition… ».

     

    Elle n’a jamais dit « Je suis d’Inde »(30) . Autre exemple, on s’est gaussé de la confusion qu’elle aurait faite d’un invité avec Stevenson, l’auteur de Robinson Crusoé, alors que la même histoire avait déjà été colportée au XVIIIème siècle avec d’autres acteurs.

     

    Dans ses Mémoires, Mme de Chastenay a écrit : «… Je n’ai jamais rien entendu sortir de sa bouche qui ressembla aux propos vides de sens que l’on se plaisait à lui prêter. Jamais elle n’a proféré devant moi une seule phrase de mauvais ton, jamais elle n’a dit un mot qu’on pût qualifier de bêtise. »

     

    On a voulu aussi la faire passer pour inculte. Or, elle écrivait beaucoup et très bien dans un style excellent. Ses lettres au chevalier Millin en sont un témoignage. Elle ne faisait pas plus de fautes d’orthographe que Talleyrand lui-même et, contrairement à celui-ci, elle avait une belle écriture. Comme l’a dit Michel Missoffe, « …n’en déplaise aux nouvellistes de son temps et du nôtre, elle ne méritait certainement pas le bonnet d’âne . »(31)

     

    Aujourd’hui, en ce début du XXIème siècle, par habitude, Catherine n’est pas mieux traitée ; beaucoup persistent à l’appeler « Madame Grand » quelle que soit la période de sa vie. L’idée reçue veut que l’on se moque d’elle et que ses défauts, souvent forcés ou inventés, soient mis en avant.

     

    C’est ainsi que, dans un ouvrage important sur Talleyrand (32), on peut lire un texte de la lettre, qu’aurait adressée Catherine à Pitt pour lui demander des secours en mars 1795 (cf. supra). Cette lettre, écrite en français, est un vrai charabia. « … le maître d’écriture n’avait pas dû suivre son élève en Angleterre. », ironise l’auteur qui n’a pas voulu voir que, à l’évidence, ce document était une mauvaise traduction d’un fonctionnaire anglais d’une lettre adressée en anglais au premier ministre.

     

    Même le fait, reconnu par tous, qu’elle était très belle, a révélé des malveillances : Le musée de Dijon expose un portrait, daté de 1787, de « Madame Grand par Antoine Vestier ». (On peut en voir la reproduction dans les pages hors-texte des illustrations de la biographie de Talleyrand de Jean Orieux.).

     

    L’œuvre du portraitiste Antoine Vestier a fait l’objet, en 1974, d’une étude de Jean-Claude Sueur, descendant de l’artiste. En fait, le tableau du musée de Dijon n’est pas d’Antoine Vestier mais de son fils Nicolas et on lit : « Ce portrait pose un problème. En effet, il est censé reproduire les traits de la future épouse du prince de Talleyrand lequel, il est vrai, protégea Nicolas et ses fils. Cependant le modèle paraît sensiblement plus âgé et plus laid que ne l’était la jolie Catherine à l’époque. Il s’agirait donc d’une autre Mme Grand, soit la femme du banquier parisien d’origine genevoise R.F. Grand (1726-1794), soit celle du feudiste (spécialiste de droit féodal) Henry Grand qui sera arrêté en germinal an II, en même temps que Hyacinthe de Pestre, autre modèle de Vestier. ».

     

    Alerté de cette confusion, le musée de Dijon n’en a tenu aucun compte.

     

     

     

    VII - Pauvre princesse !

     

    Oui, pauvre princesse qui ne mérite pas tout le mal que l’on a dit d’elle. Certes, ce n’était pas une Mme de Staël mais elle avait beaucoup de bon sens et était très bonne. Il faut la laisser dans le contexte historique de son époque et surtout, ne pas la juger selon les normes des deux siècles suivants.

     

    Dans l’illustre famille des Talleyrand Périgord, il y a eu des baronnes, des comtesses, des marquises ; il n’y a eu qu’une princesse de Talleyrand et ce fut elle.

     

    Au cimetière Montparnasse, en 1835, sa tombe consistait en une dalle entourée d’une grille en fer forgé. Dans les années 1930, il ne restait qu’un morceau de la grille et actuellement il n’y a plus rien qu’une parcelle de terre battue sur laquelle circulent les visiteurs du cimetière.

     

    Peut-on rester indifférent devant cet état d’abandon ?

     

     

    Cimetière Montparnasse. Etat actuel de la parcelle de terre battue sous
    laquelle repose la princesse de Talleyrand. (Photo Jacques BRUN)

     

     

     

    Pauvre princesse !

     

     

     

     

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