• 21 janvier 1793: Jean-Baptiste Cléry raconte

      

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/4/47/Hanet_dit_Cl%C3%A9ry_par_Henri-Pierre_Danloux.jpg/180px-Hanet_dit_Cl%C3%A9ry_par_Henri-Pierre_Danloux.jpg

    Jean-Baptiste Cléry
    Valet de chambre du duc de Normandie

    valet de Louis XVI au Temple (1792-1793)
    auteur du "Journal de ce qui s'est passé à la Tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI"

      

      

      

    J'entendis sonner cinq heures, et j'allumai le feu

     

    au bruit que je fis, le Roi s'éveilla, et me dit en tirant son rideau

     

    " Cinq heures sont-elles sonnées ? "

     

    —" Sire, elles le sont à plusieurs horloges, mais pas encore à la pendule "

     

    Le feu étant allumé, je m'approchai de son lit.

     

    " J'ai bien dormi, me dit ce Prince, j'en avois besoin : la journée d'hier m'avoit fatigué "

     

    " où est Monsieur de Firmont? "

     

    —" Sur mon lit "

     

    — " Et vous, où avez-vous passé la nuit?"

     

    — " Sur cette chaise "

     

    — " J'en suis fâché, dit le Roi "

     

    — « Ah ! Sire, puis-je penser à «moi dans ce moment? "

     

    Il me donna une de ses mains et serra la mienne avec affection.

     

    J'habillai le Roi et le coiffai


     Pantoufles de Louis XVI ramenées de la prison du temple par son valet

    (logeant dans la pièce à côté) Clairit

     

    Pendant sa toilette il ôta de sa montre un cachet, le mit dans la poche de sa veste, déposa sa montre sur la cheminée

    http://www.christies.com/lotfinderimages/d51267/d5126725l.jpg

    RASOIR UTILISE PAR LE ROI LOUIS XVI A LA PRISON DU TEMPLE

    France, fin du XVIIIème siècle
    En corne et acier, les pivots en argent, pliable, le manche gravé d'un côté M. CLERY et de l'autre No 4 au temple, la lame estampée d'une inscription partiellement disparue LANGLOIS. VERSAILLES terminée par une hermine, dans un étui en cuir et carton noir portant l'inscription gaufrée et dorée Rasoir Extra Garanti
    Longueur déplié: 26,8 cm.

     

    Puis retirant de son doigt un anneau qu'il considéra plusieurs fois, il le mit dans la même poche où étoit le cachet, il changea de chemise, mit une veste blanche qu'il avoit la veille, et je lui passai son habit

     

    Il retira des poches son portefeuille, sa lorgnette, sa boîte à tabac, et quelques autres effets

     

    Il déposa aussi sa bourse sur la cheminée, tout cela en silence et devant plusieurs Municipaux.

     

    Sa toilette achevée, le Roi me dit de prévenir Monsieur de Firmant

     

    J'allai l'avertir, il étoit déjà levé

     

    Il suivit Sa Majesté dans son cabinet.

     

    Pendant ce temps je plaçai une commode au milieu de la chambre, et je la préparai en forme d'autel pour dire la Messe.

     

    On avoit apporté à deux heures du matin tout ce qui étoit nécessaire.

     

    Je portai dans ma chambre les ornemens du prêtre, et lorsque tout fut disposé, j'allai prévenir le Roi.

     

    Il me demanda si je pourrois servir la Messe, je lui répondis qu'oui, mais que je n'en savois pas les réponses par coeur

     

    Il tenoit un livre à la main, il l'ouvrit, y chercha l'article de la Messe et me le remit, puis il prit un autre livre.

     

    Pendant ce temps, le prêtre s'habilloit.

     

    J'avois placé devant l'autel un fauteuil et mis un grand coussin à terre pour Sa Majesté

     

    Le Roi me lit ôter le coussin, il alla lui-même dans son cabinet en chercher un autre plus petit, et garni en crin, dont il se servoit ordinairement pour dire ses prières.

     

    Dès que le prêtre fut entré, les Municipaux se retirèrent dans l'antichambre et je fermai un des battans de la porte.


    La Messe cornmença à six heures.

     

    Pendant cette auguste cérémonie, il régna un grand silence.

     

    Le Roi toujours à genoux, entendit la Messe avec le plus saint recueillement dans l'attitude la plus noble.

     

    Sa Majesté communia: après la messe, le Roi passa dans son cabinet, et le prêtre alla dans ma chambre, pour quitter ses habits sacerdotaux.

     

     

    Je saisis ce moment pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté: elle me prit les deux mâins et me dit d'un ton attendri :

     

    " Clêry, je suis content de vos soins ! "

     

    —"Ah ! Sire, lui dis-je, en me précipitant à ses pieds, que ne puis-je par ma mort désarmer vos bourreaux, et conserver une vie si précieuse , aux bons François; espérez, Sire, ils n'oseront vous frapper "

     

    — " La mort ne m'effraie point, j'y suis tout préparé: mais vous, conrinua-t-il, ne vous exposez pas; je vais demander que vous restiez, près de mon fils: donnez-lui tous vos soins dans cet affreux séjour; rappelez-lui, dites-lui bien toutes les peines que j'éprouve des malheurs qu'il ressent; un jour peut-être il pourra récompenser votre zèle "

     

    "Ah ! mon maître, ah ! mon roi, si le dévouement le plus absolu, si mon zèle et mes soins ont pu vous être agréables, la seule récompense que je désire de Votre Majesté, c'est de recevoir votre bénédiction: ne la refusez pas au dernier François resté près de vous "

     

    J'étois toujours à ses pieds tenant une de ses mains: dans cet état, il agréa ma prière, me donna sa bénédiction, puis me releva, et me serrant contre son sein

     

    " Faites en part à toutes les personnes qui me sont attachées "

     

    " Dites aussi à Turgi que je suis content de lui "

     

    — " Rentrez, ajouta le Roi, ne donnez aucun soupçon contre vous."

     

    Puis me rappelant, il prit sur une table un papier qu'il y avoit déposé:

     

    " Tenez, voici une lettre que Pèlion m'a écrite lors de votre entrée au Temple, elle pourra vous être utile pour rester ici"

     

    Je saisis de nouveau sa main, que je baisai, et je sortis.

     

    "Adieu, me dit-il encore, adieu ! "

     

    Je rentrai dans ma chambre et j'y trouvai Monsieur de Firmont, faisant sa prière à genoux devant mon lit.

     

    Quel Prince, me dit-il en se relevant ! Avec quelle résignation, avec quel courage il va à la mort !

     

    Il est aussi calme, aussi tranquille, que s'il venoit d'entendre la messe dans son palais, et au milieu de sa Cour"

     

    —" Je viens d'en recevoir, lui dis-je, les plus touchans adieux; il a daigné me promettre de demander que je restasse dans cette tour auprès de son fils: lorsqu'il sortira, Monsieur, je vous prie de le lui rappeler, car je n'aurai plus le bonheur de le voir en particulier."

     

    — «Soyez tranquille," me répondit Monsieur de Firmont et il rejoignit Sa Majesté.

     

    A sept heures, le Roi sortit de son cabinet, m'appela et me tirant dans l'embrasure de la croisée, il me dit:

     

    «Vous remetterez ce cachet (a) à mon fils... cet anneau (b) à la Reine "

     

    " Dites-.lui bien que je le quitte avec peine "

     

    —" Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma famille ; vous le lui remettrez aussi..."

     

    " Dites à la Reine, à mes chers enfans, à ma soeur, que je leur avois promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une séparation si cruelle; combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs derniers embrassemens ". . .

     

    Il essuya quelques larmes, puis il ajouta, avec l'accent le plus douloureux:

     

    « Je vous charge de leur faire mes adieux ! "

     

    Il rentra aussitôt dans son cabinet.

     

    Les Municipaux qui s'étoient approchés, avoient entendu Sa Majesté, et l'avoient vue me remettre les différens objets que je tenois encore dans mes mains.

     

    Us me dirent de les leur donner, mais l'un d'eux proposa de m'en laisser dépositaire, jusqu'à la décision du Conseil

     

    Cet avis prévalut.

     

    Un quart d'heure après, le Roi sortit de son cabinet:

     

     

    « Demandez, me dit-il, si je puis avoir des ciseaux," et il rentra.

     

    J'en fis la demande aux Commissaires. « Savez-vous ce qu'il en veut faire? "

     

    — « Je n'en sais rien."

     

    — « Il faut le savoir"

     

    Je frappai à la porte du petit cabinet, le Roi sortit.

     

    Un Municipal qui m'avoit suivi, lui dit:

    « Vous avez désiré des ciseaux, mais avant d'en faire la demande au Conseil, il faut savoir ce que vous en voulez faire"

     

    — Sa Majesté lui répondit:

      

    « C'est pour que Clèry me coupe les cheveux"

     

    Les Municipaux se retirèrent; l'un d'eux descendit à la chambre du Conseil, où après une demi heure de délibération, on refusa les ciseaux.

     

    Le Municipal remonta, et annonça au Roi cette décision.

     

    " Je n'aurois pas touché aux ciseaux, dit Sa Majesté; j'aurois désiré que Cléry me coupât les cheveux en votre présence, voyez encore, Monsieur, je vous prie de faire part de ma demande"

     

    Le Municipal retourna au Conseil, qui persista dans son refus,

     

    Ce fut alors qu'on me dit qu'il falloit me disposer à accompagner le Roi, pour le déshabiller sur l'échafaud

     

    A cette annonce, je fus saisi de terreur, mais rassemblant toutes mes forces, je me préparois à rendre ce dernier devoir à mon maître, à qui cet office fait par le bourreau répugnoit, lorsqu'un autre Municipal vint me dire que je ne sortirais pas, et ajouta

     

    Le bourreau est assez bon pour lui.

     

    Paris étoit sous les armes depuis cinq heures du matin

     

    On entendoit battre la générale, le bruit des armes, le mouvement des chevaux, le transport des canons qu'on plaçoit et déplaçoit sans cesse, tout retentissoit dans la Tour.

     

    A neuf heures, le bruit augmente, les portes s'ouvrent avec fracas, San terre accompagné de sept à huit Municipaux, entre à la tête de dix gendarmes et les range sur deux lignes.

     

    A ce mouvement le Roi sortit de son cabinet

     

    " Vous venez me chercher? " dit-il à Santerre.

     

    — " Oui "

     

    — " Je vous demande une minute " et il rentra dans son cabinet.

     

    Sa Majesté en ressortit sur-le-champ, son confesseur le suivoit

     

    Le Roi tenoit à la main son testament et s'adressant à un Municipal nommé Jaques Roux, prêtre jureur qui se trouvoit le plus en avant:

     

    " Je vous prie de remettre ce papier à la Reine, à ma femme "

     

    — " Cela ne me regarde point, répondit ce prêtre en refusant de prendre l'écrit: je suis ici pour vous conduire à l'échafaud."

     

    Sa Majesté s'adressant ensuite à Gobeau, autre Municipal:

     

    " Remettez ce papier, je vous prie, à ma femme; vous pouvez en prendre lecture, il y a des dispositions que je désire que la Commune connoisse."

     

    J'étois derrière le Roi, près de la cheminée, il se tourna vers moi, et je lui présentai sa redingote.

     

     

    " Je n'en ai pas besoin, me dit-il, donnez-moi seulement mon chapeau."

     

    Je le lui remis.

     

    Sa main rencontra la mienne, qu'il serra pour la dernière fois.

     

    " Messieurs, dit-il, en s'adressant aux Municipaux, je désirerois que Cléry restât près de mon fils qui est accoutumé à ses soins :

      

    j'espère que la Commune accueillera cette demande

    Puis regardant Santerre, Partons."

     

    Ce furent les dernières paroles qu'il prononça dans son appartement.

     

    A l'entrée de l'escalier il rencontra Mathey, concierge de la Tour, et lui dit:

     

    "j'ai eu un peu de vivacité avant-hier envers vous, ne m'en veuillez pas."

     

    Mathey ne répondit rien, et affecta même de se retirer lorsque le Roi lui parla.

     

    Je restai seul dans la chambre, navré de douleur et presque sans sentiment.

     

    Les tambours et les trompettes annoncèrent que Sa Majesté avoit quitté la Tour....

     

    Une heure après des salves d'artillerie, des cris de Vive la Nation !

    Vive la République ! se firent entendre...

     

    Le meilleur des Rois n'étoit plus !

     

     

    N O T A.

    (a) Etant parti de Vienne pour me rendre en Angleterre, je passai à Pdankenbourg, dans l'intention de faire hommage au Roi de mon manuscrit.

     

    Quand ce Prince en fut à cet endroit de mon Journal, il chercha dans son secretaire et m montrant avec émotion un cachet, il me dit :

    „ Cléry, le re„ connoissez-vous? " —

    .,Ah! Sire, c'est le même." —

    „ Si ,,vous en doutiez, reprit le Roi, lise ce billet."

     

    Je le pris en tremblant....

    Je reconnus l'écriture de la Reine, et le billet étoit de plus signé de monsieur le Dauphin alors Louis XVII, de madame Royale et de madame Elizabeth

     

    Qu'on juge de la vive émotion que j'éprouvai !

     

    J'étois en présence d'un Prince que le sort ne se lasse pas de poursuivre.

     

     

    Je venois de quitter monsieur l'abbé de Firmont, et c'étoit le 21 Janvier que je retrouvois dans la main de Louis XVI «se symbole de la Royauté, que Louis XVI avoit voulu conserver à son fils.

     

    J'adorai les décrets de la Providence et je demandai au Roi la permission de faire graver ce précieux billet.

     

    Le voici liuré d'après l'original (i)

    J'assistai à la messe que que le Roi fit célébrer par monsieur l'abbé de ïïrmont, le jour du martyre de son frère.

     

    Les larmes que j'y ai vu répandre ne sont point étrangères â mon sujet.

     

    Cet anneau est entre les mains de Monsieur, il lui fut envoyé par la Reine et madame Elizabeth avec des cheveux du Roi.

     

    Voici le billet (2) qui l'accompagnoit.

    [graphic]

     

     

    SOURCES

    http://louis-xvi.over-blog.net/article-21-janvier-1793-jean-baptiste-clery-raconte-65410987.html

     

     

     

     

     

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